INSOLITE

Réforme des Retraites : Élisabeth Borne Fait Imploser la Majorité en Proposant une “Suspension” – L’Analyse d’un Séisme Politique

Elle était le visage de la fermeté. Le 16 mars 2023, Élisabeth Borne activait l’article 49.3 pour faire adopter, sans vote, le recul de l’âge légal de départ à 64 ans. Devant une Assemblée nationale houleuse et une France descendue dans la rue, la Première ministre de l’époque serrait les dents, encaissait les huées et promettait que cette réforme était “juste et nécessaire”.

Deux ans et sept mois plus tard, cette même Élisabeth Borne, devenue ministre de l’Éducation nationale dans un gouvernement démissionnaire, prononce un mot jusqu’ici banni du vocabulaire macroniste : “suspension”. Il faut “savoir écouter et bouger”, lâche-t-elle mardi 7 octobre 2025. Comme un aveu. Comme un reniement. Comme une claque sonore administrée à Emmanuel Macron lui-même.

L’onde de choc est immédiate. Elle court des salons feutrés du cabinet de la rue de Grenelle aux travées silencieuses de l’Assemblée nationale, des plateaux télé aux messageries Whatsapp des députés LRM exsangues. Roland Lescure brandit la calculette : des milliards. Yaël Braun-Pivet cherche un “deal global”. Agnès Pannier-Runacher ose le verbe “temporiser”. Et les Républicains, eux, hurlent à la trahison.

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi le symbole vivant de l’intransigeance sociale choisit-elle ce moment pour desserrer l’étau ? Est-ce un calcul politique, une conversion sincère, ou la simple reconnaissance d’une impopularité devenue intenable ? Et surtout, concrètement, peut-on vraiment “suspendre” une réforme des retraites sans faire exploser les comptes publics et le peu qu’il reste de majorité ?

Nous avons disséqué chaque déclaration, analysé les projections financières, interrogé les constitutionnalistes. Voici tout ce que la déclaration d’Élisabeth Borne révèle — et tout ce qu’elle n’ose pas dire.

“Il Faut Savoir Écouter et Bouger” : Les Mots Qui Chavirent une Présidence

Revenons à cette déclaration du 7 octobre. Rien, dans le parcours récent d’Élisabeth Borne, ne laissait présager un tel infléchissement.

La dame de fer de 2023
Il y a deux ans, l’ancienne locataire de Matignon tenait une tout autre partition. Face à la mobilisation syndicale la plus massive depuis 2010, face aux cortèges qui rassemblaient jusqu’à 1,3 million de personnes, face à l’opposition unanime des organisations de jeunesse, Borne ne cédait rien. Son mantra : “La réforme est nécessaire à l’équilibre de notre système par répartition.”

2025 : le vent tourne
Que s’est-il passé entre-temps ? D’abord, l’usure. Deux ans à défendre une mesure constamment attaquée, jamais acceptée. Ensuite, la dynamique politique. Les élections européennes de 2024 ont confirmé l’ancrage du RN et la poussée d’une gauche unie autour du refus des 64 ans. Enfin, l’intime conviction, peut-être, que la page est tournée. Que plus personne ne croit à la promesse originelle.

“Suspendre” : un mot savamment choisi
Borne ne dit pas “abroger”. Elle ne dit pas “annuler”. Elle dit “suspendre”. La nuance est cruciale. La suspension est provisoire, réversible, non définitive. C’est une main tendue à la gauche sans être un désaveu frontal du président. C’est une porte entrouverte, pas une porte claquée. Mais c’en est déjà trop pour une majorité qui ne jure que par la constance.

Le Casse-Tête Juridique : Peut-On Vraiment Suspendre une Loi par Simple Volonté Politique ?

Derrière l’annonce choc se cache un problème de taille. Le droit, lui, ne se suspend pas d’un claquement de doigts.

L’impasse institutionnelle
La France est, au moment où nous écrivons, gouvernée par un gouvernement démissionnaire conduit par Sébastien Lecornu. Ses pouvoirs sont strictement limités à la gestion des “affaires courantes”. Engager une modification législative d’une telle ampleur excède très largement ce cadre.

Le chemin de croix parlementaire
Pour suspendre la réforme, il faudra donc un nouveau gouvernement. Et pour ce nouveau gouvernement, il faudra un nouveau texte. Et pour ce nouveau texte, il faudra un débat, des amendements, une navette entre l’Assemblée et le Sénat, et probablement, si le gouvernement ne dispose pas d’une majorité claire (ce qui est le cas), un énième recours au 49.3.

Le risque censure
Anne-Charlène Bezzina, constitutionnaliste, le rappelle : toute utilisation du 49.3 sur un texte aussi clivant exposerait le gouvernement à une motion de censure. Et si cette motion recueille la majorité absolue des suffrages (ce qui n’est plus impossible dans une Assemblée fragmentée), c’est tout l’exécutif qui s’effondre.

La piste du moratoire
Alternative évoquée en coulisses : un moratoire échelonné, qui gelerait progressivement l’application de la réforme sans l’abroger formellement. Solution pragmatique, mais solution bancale, qui satisferait sans doute les syndicats sans apaiser les oppositions.

10,4 Milliards : Le Mur Budgétaire Qui Refroidit Toutes les Ardeurs

Mais le vrai courage politique, dit-on, se mesure aux arbitrages financiers. Et sur ce terrain, les chiffres donnent le vertige.

Le coût astronomique du retour à 62 ans
La Cour des comptes a chiffré. Précisément, froidement, implacablement. Abroger purement et simplement la réforme Borne-Macron creuserait le déficit des comptes publics de 10,4 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2035. Ces 10,4 milliards viennent s’ajouter aux 6,6 milliards de déficit déjà programmés pour 2030.

L’avertissement de Roland Lescure
Le ministre démissionnaire de l’Économie, habituellement mesuré, a haussé le ton sur France Inter. “Modifier la réforme va coûter des centaines de millions en 2026 et des milliards en 2027”, a-t-il prévenu. Traduction : toute velléité de pause se paiera cash. Et l’addition, forcément, sera présentée au contribuable.

La “taxe Zucman” : fausse bonne idée ?
La gauche, par la voix des socialistes, agite la piste d’un “contre-budget”. Au menu : fiscalité renforcée sur les dividendes et taxe exceptionnelle sur les super-profits, surnommée “taxe Zucman” du nom de l’économiste spécialiste des paradis fiscaux. Séduisant sur le papier. Mais les experts doutent qu’une telle recette puisse, à elle seule, combler un déficit structurel de cette ampleur.

[H2 – Fracture Ouverte : La Majorité se Dévore Elle-Même]

Si la déclaration de Borne a fait tant de bruit, c’est aussi parce qu’elle est intervenue dans un camp présidentiel déjà vacillant, traversé de courants contraires, tiraillé entre son aile gauche sociale-libérale et son aile droite libérale-conservatrice.

Les “temporisateurs”
Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique, se dit prête à “temporiser”. Le verbe est faible, mais le sens est clair : pour elle, le statu quo n’est plus tenable.

Les irréductibles
Stéphanie Rist, députée EPR et rapporteure de la réforme en 2023, monte au créneau. “Il ne faut jamais choisir la voie de la facilité”, assène-t-elle. Message reçu : pour l’aile dure de la majorité, suspendre, c’est trahir.

Les stratèges
Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée, tente une synthèse. Elle évoque un “deal global” qui inclurait la suspension comme une pièce d’un puzzle plus vaste. Mais personne ne sait, à ce stade, à quoi pourrait ressembler ce deal.

Les alliés qui vacillent
Au MoDem, la position est intenable. François Bayrou reste fermement opposé à toute remise en cause de la réforme, par rigorisme budgétaire. Geneviève Darrieussecq, elle, appelle plus modestement à “trouver la solution la moins mauvaise”. Entre les deux, le centre vacille.

1 2Next page

Related Articles

Back to top button