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Obama et ses deux grand-mères : les femmes de l’ombre qui ont tout construit, et que la gloire n’a jamais suffi à remplacer

La nuit du 4 novembre 2008, Barack Obama est devenu le premier président noir des États-Unis. Des millions de personnes pleuraient de joie dans les rues de Chicago, à Washington, partout dans le monde. Lui aussi avait les larmes aux yeux — mais pour une autre raison, connue de peu de gens à ce moment-là.

La veille de sa victoire, sa grand-mère maternelle, Madelyn Dunham — celle qui l’avait élevé, qui l’avait formé, qui avait tout mis en lui — s’était éteinte dans son appartement de Honolulu. Elle n’avait pas vécu pour voir son petit-fils gagner. Et lui portait ce deuil en silence, à quelques heures du plus grand triomphe de son existence.

C’est cette histoire-là — celle des femmes de l’ombre, des piliers invisibles, des grands-mères sans caméra — que racontent les racines d’un homme qui a changé l’histoire.

“Toot” : une femme discrète qui a tout porté

Obama l’appelait “Toot” — diminutif de “tutu”, le mot hawaïen pour « grand-mère ». Un surnom tendre qui résumait à lui seul la nature de leur relation : intime, enracinée, essentielle. Madelyn Dunham n’aimait pas les projecteurs. Elle n’en avait jamais cherché. Même quand son petit-fils a commencé à remplir des stades et à faire la une des journaux du monde entier, elle est restée à Honolulu, dans son appartement du dixième étage, à suivre la campagne à la télévision.

Son histoire personnelle est pourtant remarquable. Née au Kansas, elle avait traversé la Seconde Guerre mondiale en travaillant sur une chaîne de fabrication de bombardiers — une image d’Amérique ouvrière que son petit-fils aimait évoquer dans ses discours de campagne comme le symbole de ce que le pays pouvait produire de meilleur. Après la guerre, elle avait gravi les échelons du secteur bancaire avec une détermination silencieuse, devenant vice-présidente de la Bank of Hawaii en 1970. À une époque où les femmes accédant à des postes de direction dans la finance étaient rarissimes, c’était une forme de pionnière — sans jamais en réclamer le titre.

C’est elle et son mari Stanley qui avaient élevé le jeune Barack, après le départ de son père kényan et la mort de sa mère d’un cancer. Une mission qu’ils avaient assumée sans se plaindre, en faisant passer les besoins du garçon avant les leurs. « Elle est celle qui m’a appris à travailler dur. Elle a tout mis en moi », dira-t-il plus tard, devant des millions de téléspectateurs, lors de son discours d’investiture à la convention démocrate de Denver. Des mots simples, qui ne laissaient aucun doute sur l’ampleur de la dette.

Interrompre la campagne pour aller à son chevet : un choix qui en dit tout

Un mois avant le scrutin, alors que la campagne était dans sa dernière ligne droite et que chaque heure comptait, Obama avait pris une décision que beaucoup, dans son entourage politique, avaient du mal à comprendre : il avait suspendu ses déplacements pour prendre l’avion vers Hawaï, où sa grand-mère agonisait.

Un jour et demi loin des estrades, des réunions, des caméras. Pour aller tenir la main d’une vieille dame dans un appartement de Honolulu. Il avait expliqué sa décision avec une franchise rare en politique : il ne voulait pas répéter l’erreur qu’il avait faite avec sa mère. Ann Dunham était morte d’un cancer alors qu’il n’était pas à ses côtés — une blessure qu’il portait depuis des années, et qu’il n’était plus question de reproduire.

Cette parenthèse humaniste, au sein de l’une des campagnes présidentielles les plus tendues de l’histoire américaine, avait paradoxalement renforcé son image. Pas celle du candidat, mais celle de l’homme. Et parfois, c’est l’homme qui gagne les élections.

La mort la veille de la victoire : le deuil le plus impossible

Le 3 novembre 2008, à quelques heures du vote, Madelyn Dunham s’est éteinte paisiblement, sa fille Maya à ses côtés. Elle avait 86 ans. Obama a annoncé la nouvelle depuis Charlotte, en Caroline du Nord, devant une foule de partisans qui s’était tue d’un seul coup sous la pluie du soir.

« Elle est partie. Et elle est morte paisiblement dans son sommeil. Il y a donc à la fois de la joie et des larmes. Je ne vais pas en parler longtemps, car c’est difficile pour moi. » Il y avait dans cette phrase la pudeur de quelqu’un qui refuse de s’effondrer en public, mais aussi l’honnêteté de quelqu’un qui ne prétend pas que tout va bien.

Dans le communiqué qu’il a publié avec sa sœur Maya, il a choisi des mots sobres mais définitifs : « Elle était la clé de voûte de notre famille, ainsi qu’une femme d’une force, d’une exemplarité et d’une humilité extraordinaires. » Elle n’a pas vu la victoire. Mais selon ceux qui la connaissaient, elle savait qu’elle était déjà acquise — et c’était suffisant.

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